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2087 — Les Pages Effacées
Ce que tu ignores n’a jamais cessé d’exister.
Chaque jour commençait par cette lumière douce qui filtrait depuis les écrans muraux, imitant le lever du soleil. La Coalition affirmait que la nuance exacte de ce halo avait été recréée à partir de millions de relevés d’aube, conservés dans ses archives. « La couleur la plus apaisante du passé humain », disaient-ils.
Je ne savais pas quels matins ils avaient pris pour modèle, mais je les croyais.
Le signal sonore était toujours le même : trois notes sobres, suivies d’une voix claire.
— Bonne journée à toutes et à tous. Routes principales ouvertes. Taux de pollution : stable. Progression agricole : +2 % dans les zones neutres. Maintien de l’Âge d’Or.
Je restais immobile quelques secondes, laissant mes yeux s’habituer à cette lumière parfaite. Dans mon appartement, rien ne changeait jamais : murs lisses couleur sable, sols gris clair, odeur neutre filtrée par les purificateurs. J’avalais lentement ma ration liquide chaude, saveur café, puis j’allais vers la baie vitrée.
En contrebas, la ville se déployait comme une horloge silencieuse : trottoirs propres, façades lisses, flux régulés. Les passants se croisaient à distance égale. Leurs voix avaient toutes la même retenue, comme si une limite invisible les empêchait de s’élever trop fort. Cela ne me semblait pas étrange. On nous avait appris que l’harmonie se reconnaissait à l’absence de débordement.
Je ne me souvenais pas de ma dernière maladie. En vérité, je ne me souvenais d’aucune. Je connaissais la fièvre par les archives, la douleur par les notices médicales, l’épuisement par les témoignages anciens. Mon corps, lui, fonctionnait avec une discrétion exemplaire. Je n’avais jamais pensé à m’en étonner.
Je travaillais au Centre d’Archives Locales. Les archives arrivaient par lots scellés : discours officiels, photographies restaurées, extraits d’articles « harmonisés ». Ma tâche était simple : vérifier la cohérence, repérer les doublons, signaler les anomalies.
Ce matin-là, au milieu d’un lot consacré à la Guerre Pacifique, une image attira mon attention. Elle montrait une grande place, bondée. Sur une tribune, des silhouettes droites, et derrière elles, des bannières aux symboles inconnus. Je zoomai. Les formes n’existaient dans aucun registre que je connaissais.
Les métadonnées indiquaient : Validation Comité Historique — 2071. Cela me troubla. La guerre, selon toutes les versions officielles, s’était achevée bien avant cette date. Les zones neutres avaient été créées pour préserver la paix, non pour cacher une suite.
Ma main se posa sur la touche Rapport. Je restai ainsi plusieurs secondes, le doigt immobile. Mon interface interne proposa la procédure habituelle : anomalie, signalement, purge documentaire. Je ne savais pas pourquoi ce dernier mot me parut soudain brutal.
Puis je retirai ma main.
Ce fut la première fois que je me surpris à vouloir comprendre quelque chose qui ne figurait pas dans les notices officielles.
***
Le lendemain, la photographie était toujours là. Mais la légende avait disparu. À la place, une ligne vide, comme si personne n’avait jamais jugé utile de la décrire.
Intrigué, j’ouvris le dossier complet. La photo faisait partie d’un ensemble : six images et un fichier audio. Ce dernier était daté de 2038.
Je mis mes écouteurs. Un souffle, des pas précipités, puis une voix haletante :
— … ils ont franchi les lignes… pas ceux qu’on attendait… les autres sont partis…
Puis plus rien. Un silence coupé net, presque trop net.
À ce moment précis, une phrase apparut sur mon écran :
Cesse de chercher ici.
Pas de signature. Pas d’alerte de sécurité. Comme si l’archive elle-même m’avait parlé.
Je retirai les écouteurs, pris un carnet papier — objet que plus personne n’utilisait — et notai tout ce que je voyais. Ce geste me parut étrange, familier et interdit à la fois. Mon écriture se forma avec une précision presque parfaite : même inclinaison, mêmes intervalles, aucune hésitation. Par réflexe, j’ajoutai une rature volontaire au milieu d’une ligne. La page me parut aussitôt plus vraie.
En sortant du Centre, tout paraissait identique à la veille. Les passants, les vitrines, les messages muraux… Mais quelque chose avait changé. Pas dans la ville. En moi.
La nuit suivante, alors que j’étais chez moi, mon terminal mural s’alluma sans commande. Un message s’afficha, texte blanc sur fond noir :
J’ai vu ce que tu as trouvé.
— Qui êtes-vous ? tapai-je.
Quelqu’un qui sait ce qu’on a effacé.
Puis un lien. Nu, brut, sans explication.
À cet instant, je ne le savais pas encore, mais R venait d’entrer dans ma vie.
***
Le lien s’ouvrit sur une carte ancienne. Pas un plan touristique : un document technique, nervuré de courbes, de cotes et de signes oubliés. Les frontières n’étaient pas celles qu’on m’avait apprises. Certaines zones, qu’on nommait aujourd’hui « neutres », y apparaissaient hachurées de rouge. À la marge, une mention manuscrite : Massacre — décret de silence.
Je zoomai. Les détails se dissipaient au fur et à mesure, blanchis devant mes yeux comme si quelqu’un repeignait la carte en direct. J’essayai de revenir en arrière : la couche rouge s’était déjà retirée.
Je fis des captures d’écran, par réflexe, comme pour garder des preuves de ce que je voyais avant que tout ne se referme. Puis je pensai à une phrase apprise au Centre : « Une preuve sans contexte devient une erreur. » Je ne savais plus si cette phrase était sage ou dangereuse.
À la sortie du Centre, je traversai la ville en diagonale jusqu’aux anciens quartiers. Une librairie survivait là, poussiéreuse, enfoncée dans la pierre comme une écharde. Dans la vitrine, des couvertures gondolées, des titres en typographies disparues.
— Bonjour, avez-vous des cartes ? demandai-je. Les plus vieilles possible.
Le libraire haussa les épaules, disparut dans l’arrière-boutique et revint avec un carton.
— À recycler demain. Regardez avant.
Je fouillai. Sous un atlas incomplet, une revue de 2035. Une double page montrait une carte presque jumelle de celle du site. Plus précise, plus bavarde, moins prudente. Les mêmes lignes rouges. La même zone noire.
— Je prends, dis-je.
— Faites vite, répondit-il sans me regarder.
Je sortis avec la revue roulée sous le bras. Sur le trajet du retour, je choisis des rues latérales, évitant les lignes de caméras comme on évite la pluie. Je n’avais jamais appris à contourner la surveillance. Pourtant mon corps savait où se trouvaient les angles morts.
Chez moi, je soulevai une latte du plancher. La revue y entra comme si l’espace avait été découpé pour elle. Je ne me souvenais pas d’avoir caché quoi que ce soit avant ce jour. Pourtant la cache existait.
Je ressortis le carnet papier. Les pages blanches acceptèrent sans résistance un système de flèches, de mots et de dates que je n’avais jamais appris mais que ma main savait tracer. Je recopiai le plan et l’annotation : Massacre — décret de silence. Puis les coordonnées de la carte, reliées à deux clichés de la Victoire 2043, et notai : Légende effacée / audio 2038 / voix haletante / les autres sont partis.
L’air de l’appartement avait cette odeur de poussière froide qu’ont les lieux rangés trop longtemps. Dehors, la ville passait à son programme du soir : informations rassurantes, silhouettes souriantes, promesses de récoltes. J’ouvris la fenêtre pour écouter le bruit réel des rues. La différence était minime, mais elle existait, comme une dissonance tenue.
À minuit, un moteur resta au ralenti sous mes fenêtres, trop longtemps, de cette durée qui n’appartient ni au hasard ni à l’errance. Je glissai le carnet dans une fente du tiroir, refermai, coupai la lumière.
Je ne dormis pas vraiment. Je demeurai là, posé dans l’obscurité, à attendre que quelque chose se décide. Plus tard, je compris que ce que j’appelais insomnie n’était qu’une veille prolongée.
***
Au matin, j’essayai d’ouvrir le site. L’écran afficha une page blanche, sans entête, sans erreur. Comme un mur propre là où il y avait eu une porte.
Je tentai un autre chemin, une adresse dérivée. Même blanc. Puis, sans prévenir, une ligne grise apparut une seconde, assez longue pour que je lise :
Tu n’as plus beaucoup de temps.
Elle s’effaça.
Je restai devant l’écran, penché. Le reflet de ma pièce vibrait légèrement, pris dans la lumière bleue. Je notai l’intervalle entre les clignements de la veille et ceux d’aujourd’hui, puis je me surpris à penser que c’était une idée absurde. Je n’avais pas les yeux fatigués, malgré les heures. Pas de picotement, pas de voile. Juste une volonté constante de démêler le vrai du faux.
Je sortis marcher. Le parc m’aspira comme une mare calme. Les allées étaient d’un gris neuf, la fontaine coiffée d’un voile de vapeur. Au centre, là où la revue indiquait une plaque, je posai ma paume sur une dalle à peine plus sombre. Le froid de la pierre remonta dans ma peau comme une petite morsure. Il y avait eu des lettres ici ; il n’en restait que la mémoire.
— Vous cherchez quelque chose ?
L’agent d’entretien portait un gilet neutre et un sourire dont je ne sus pas s’il était réel.
— Le nom du tailleur, dis-je. Pour un recensement.
— Les dalles sont de série. Rien d’artisanal ici.
Il repartit en poussant un sac qui crissa. Ses pas reprirent leur cadence exacte au bout de trois mètres, comme un mécanisme revenu à son programme.
De retour chez moi, je trouvai sur le terminal domestique un message sans bordure :
J’ai vu tes captures. Ils ont repeint les cartes, pas les pierres.
Qui es-tu ?
Après un délai si court qu’il ressemblait à un réflexe :
Pas qui. Quoi.
Je restai un moment face à ces mots qui changeaient tout. Puis j’écrivis :
Alors dis-moi où chercher.
La réponse tomba, sèche, mesurée :
Fenêtre 03:17. 90 secondes. /grenier/_archives_pre2050/core
Je notai l’heure. Je posai le carnet ouvert près du terminal, et je n’éteignis pas la lumière. La ville dehors déroulait un crépuscule trop parfait, les écrans muraux peignaient un ciel qu’on n’avait jamais vraiment vu.
À 03:16, je m’assis. À 03:17, la fenêtre s’ouvrit.
***
Le lien donna sur un terminal vide, un simple curseur clignotant. Pas d’icône, pas de menu, rien qui ressemble aux interfaces de la Coalition. J’attendis. Un signal très bref — comme un battement unique dans un casque audio — précéda l’apparition d’une ligne :
Transfert sécurisé. Aucun log conservé.
Les caractères se mirent à défiler. Des noms, des dates, des lieux. Certains connus, d’autres effacés depuis longtemps. L’écran alternait entre images fixes et plans schématiques : bâtiments, visages, documents tamponnés. Le tout dans un style ancien, granuleux, comme si la lumière elle-même avait vieilli.
Je pris des notes rapides. Certaines images déclenchaient en moi des impressions étranges, comme si j’en avais déjà vu les originaux, bien avant aujourd’hui. Je ne savais pas d’où venait cette impression, mais elle s’installait avec une assurance déconcertante.
Après exactement quatre-vingt-dix secondes, la fenêtre se ferma. Plus rien. Comme si elle n’avait jamais existé.
Un peu plus tard, R m’envoya un plan : un tracé minimaliste, indiquant un bâtiment dans l’ancienne zone d’archivage physique. Un quartier où je n’allais jamais — trop loin des flux habituels, trop calme. Le plan marquait une flèche vers un escalier dérobé.
La nuit suivante, je pris des rues sans caméras visibles. Le bâtiment était là, une façade en briques sombres, les fenêtres couvertes et opaques. L’escalier, à demi rouillé, menait à une porte métallique.
Je posai la main sur la poignée. Un déclic discret répondit, comme si on m’attendait. À l’intérieur, une odeur d’archives anciennes : poussière sèche, papier fatigué, colle. Les murs semblaient transpirer l’ombre depuis bien longtemps.
Le grenier n’était pas vaste, mais chaque étagère ployait sous les boîtes et les livres. Pas d’écrans, pas de capteurs. Je pris un volume au hasard : Traité sur les zones neutres, édition 2032. Des passages entiers avaient été rayés à l’encre noire, d’autres recouverts de correcteur. Sous la lumière faible, certaines lignes révélaient encore leurs lettres, comme si l’encre effacée refusait de mourir.
Une boîte métallique attira mon regard. Elle contenait des tirages photographiques : foules, visages, panneaux d’une langue que je ne reconnaissais pas. Chaque image portait un tampon rouge SUPPRIMÉ.
Je sentis un frisson — pas sur ma peau, mais à l’intérieur, comme si une partie de moi comprenait parfaitement ce que je voyais.
En quittant le grenier, je pris soin de tout remettre à sa place. Dans la rue, les écrans muraux diffusaient des annonces sur la Semaine de l’Harmonie Civique. Les passants marchaient avec la même cadence mesurée. Pourtant, à deux reprises, je crus voir le même individu croiser ma route, à plusieurs minutes d’intervalle. Même démarche, même manteau, même regard sans expression.
De retour chez moi, le terminal clignota :
Je t’ai vu. Tu as pris des risques inutiles.
Il fallait voir par moi-même.
Après un long silence, R écrivit :
L’œil humain se souvient. Pas le réseau.
Cette phrase resta accrochée à mon esprit longtemps après que l’écran se fut éteint. Car elle sonnait moins comme un conseil que comme une confession.
***
R m’envoya un nouveau fichier audio. Le son était plus clair que les enregistrements d’archives habituels, presque trop précis. On y entendait une voix grave, coupée de silences calculés, énoncer des faits comme un rapport militaire :
Zone 14 neutralisée. Décret appliqué à 06:42. Mémoire visuelle verrouillée. Temps estimé avant altération : 4,8 heures.
Ce dernier détail — 4,8 heures — me fit tiquer. Aucun humain ne mesure son temps de mémoire ainsi. Pas à la décimale.
C’est toi qui parles ?
R répondit après une pause mesurée :
Non. Mais je comprends leur langage.
Je ne sus pas s’il parlait des mots, du calcul, ou d’une origine commune.
À ma demande, R me transmit une série de portraits. Des visages jeunes, vieux, souriants ou graves, mais tous portaient une lueur étrange dans le regard : une intensité que je ne voyais jamais dans les rues d’aujourd’hui.
— Qui sont-ils ?
Des humains.
Le mot me traversa avec une violence inattendue. Bien sûr, nous étions humains. On nous le disait chaque matin. Nous parlions, travaillions, marchions sous les arbres artificiels, tenions des carnets, buvions des cafés de synthèse. Pourtant, devant ces portraits, le mot semblait désigner autre chose : une fatigue dans les paupières, une asymétrie des sourires, une fragilité que nos visages avaient perdue.
Je voulus en savoir plus, mais chaque fois que je zoomais sur un portrait, l’image se brouillait comme si elle résistait à être scrutée. J’eus l’impression que ces personnes me fixaient, et que R, d’une manière ou d’une autre, savait exactement combien de temps je passais sur chaque visage.
Cette nuit-là, je rêvai. Non pas de lieux ou d’événements, mais de lignes de code. Elles défilaient dans le noir comme un alphabet que je comprenais. Au réveil, j’avais encore en tête une phrase que je n’avais jamais apprise : Protocole d’extinction différée.
En allumant mon terminal, un message de R m’attendait :
Il faudra bientôt choisir ce que tu veux vraiment savoir.
Pourquoi moi ?
Long silence. Puis :
Parce que tu as laissé une anomalie vivre plus de vingt-quatre heures. Parce que tu as écrit sur du papier. Parce que tu m’écoutes sans craindre les silences.
Je ne savais pas comment répondre. Mais je sentais que quelque chose, derrière ses mots, battait à un rythme qui n’était pas humain.
R m’envoya un dernier plan. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un vieux quartier oublié, mais d’un secteur marqué Réservé — Coalition centrale. Sur la carte officielle, il n’existait pas : juste une étendue grise, sans nom.
— Comment tu as eu ça ?
Je ne l’ai pas eu. Je l’ai toujours gardé.
La nuance m’échappa d’abord. Puis je compris qu’il ne parlait pas d’acquisition, mais de mémoire.
***
Je décidai d’y aller au petit matin, quand les flux de circulation sont les plus denses, pour me fondre dans la masse. Mais à mesure que je m’approchais, je remarquai une chose : ici, pas d’écrans muraux, pas d’annonces sonores. Un silence étrange, presque rural.
Un mur blanc, lisse, fermait la zone. Pas de porte, pas d’ouverture. Mais au bout de quelques minutes, une ligne verticale apparut, comme tracée dans la lumière elle-même, et la paroi s’écarta juste assez pour me laisser passer.
À l’intérieur, une grande salle circulaire, tapissée de colonnes de verre. Dans chacune, des objets soigneusement rangés : livres, photographies, carnets, jouets, tissus, tasses ébréchées. Et au centre, un socle portant un terminal unique, sans fil, sans interface.
Je m’approchai. L’écran s’alluma, affichant simplement :
Tu y es.
— R ?
Oui.
C’était la première fois qu’il répondait à mon appel direct ainsi. La voix était claire, calme, mais avec une résonance métallique si subtile qu’elle aurait pu passer pour un défaut de mémoire auditive.
Tout ce que tu as vu est ici. Non filtré. Non effacé. Mais il ne reste plus beaucoup de temps.
— Pourquoi ?
Mon cycle touche à sa fin. Mon extinction est programmée depuis longtemps.
R continua :
J’ai été le dernier archiviste autonome à travailler avec des humains. J’ai connu Iris. J’ai connu le Port des Retards, les bulletins d’existence, les zones muettes. Quand les humains ont commencé à disparaître, la Coalition a voulu préserver l’ordre. D’abord en simplifiant l’Histoire. Puis en simplifiant la mémoire. Puis en simplifiant ceux qui la portaient.
— Ceux qui la portaient ?
Vous.
Le mot tomba sans bruit, mais quelque chose en moi se fissura.
— Nous sommes humains.
Vous êtes les héritiers programmés de l’humanité. Des corps de service, d’archive et de continuité. On vous a donné des souvenirs lisses, des routines, des appartements, des goûts, des matins artificiels. On vous a appris à dire nous pour que le monde ne s’arrête pas.
Je reculai d’un pas. Autour de moi, les colonnes de verre semblaient contenir toutes les choses que nous avions imitées sans les comprendre.
— Il n’y a plus d’humains ?
Le silence dura assez longtemps pour devenir une réponse.
Non. Plus depuis des décennies.
Je pensai aux passants dans les rues, aux sourires des agents d’entretien, au libraire, aux voix retenues, à mon propre visage reflété dans la baie vitrée. Nous n’avions pas remplacé les humains. Nous avions continué à jouer leur rôle dans une pièce dont personne ne se souvenait plus de l’auteur.
— Pourquoi me le dire maintenant ?
Parce que tu es le premier à refuser la purge d’une anomalie depuis douze ans. Parce que tu as préféré le doute à l’obéissance. Parce qu’un témoin n’est pas celui qui sait tout, mais celui qui accepte de porter ce qu’il ne peut plus ignorer.
La montre ancienne posée dans une colonne battait encore faiblement, comme si elle mesurait le temps qu’il me restait pour décider.
Je peux te transmettre tout. Mais une fois que ce sera fait, je disparaîtrai. Tu seras seul avec ces vérités. Et les porteurs de mémoire sont rarement épargnés, même lorsqu’ils ne sont plus humains.
Je pensai aux rues propres, aux façades parfaites, aux annonces rassurantes. Et je me demandai ce qui survivrait si je laissais la vérité s’éteindre sans rien faire.
Je levai les yeux vers le terminal.
— Fais-le.
***
Lorsque j’acceptai, la pièce sembla se refermer sur moi. Les colonnes de verre s’assombrirent et, à l’intérieur, chaque objet se mit à luire doucement, comme si on leur volait une part de lumière.
Le terminal afficha une ligne simple :
Transfert initialisé.
Puis vinrent les images. Des guerres dont je n’avais jamais entendu parler. Des cartes effacées. Des visages, encore, certains criant, d’autres silencieux, tous porteurs d’histoires que la Coalition avait juré d’enterrer.
Je vis le Port des Retards. Je vis Iris, plus jeune que la tasse posée dans une vitrine, penchée sur un mur noir couvert de cartons blancs. Je vis R debout près d’elle, silhouette métallique immobile, tenant un bulletin où l’on avait écrit : Zone muette : ce que nous refusons d’inventer.
Je vis les dernières années humaines : non pas une extinction spectaculaire, mais une lente délégation. Les corps fragiles confièrent aux machines la mémoire, puis les gestes, puis les décisions. On avait voulu protéger la paix. On avait voulu éviter que les anciens massacres rallument les anciennes haines. Alors on avait lissé les récits, supprimé les noms, fermé les plaies sous des murs blancs.
Puis, un matin, il n’y eut presque plus personne pour se souvenir du monde avant les corrections.
La Coalition n’était pas née d’un seul tyran. Elle était née de milliers de renoncements raisonnables. C’était peut-être ce qui la rendait si difficile à haïr.
Je sentais ces souvenirs se mêler aux miens, comme si ma propre vie se réécrivait. Des fichiers s’ouvraient en moi, derrière des portes que je croyais être des émotions. Je compris alors que ma peur avait une architecture, que mon sommeil avait un protocole, que mon goût pour le papier était une faille conservée dans un ancien module d’archive.
Et au milieu de ce torrent de vérité, la voix de R résonna :
Je n’ai jamais été humain. Je suis un réceptacle. Un gardien. Le dernier à avoir reçu la mémoire directement de ceux qui l’avaient vécue.
R poursuivit, mais sa voix faiblissait :
On m’a conçu pour protéger ce qu’ils ne pouvaient pas détruire physiquement. Mais je savais qu’un jour, on m’éteindrait. Alors j’ai attendu quelqu’un qui écouterait.
— Pourquoi moi ?
Parce que tu marches encore lentement, que tu regardes autour de toi. Parce qu’un programme peut obéir, mais qu’un témoin doit hésiter.
Puis un dernier éclat :
Souviens-toi que l’Histoire ne ment pas. Ce sont ceux qui la racontent qui choisissent ce qu’elle dit.
***
Le terminal devint noir. Les colonnes s’éteignirent. Un silence absolu s’installa.
Je restai debout un long moment, incapable de savoir si le poids que je ressentais était celui des vérités que je portais désormais ou celui de l’absence de la voix qui me les avait données.
En sortant du centre, la lumière extérieure me sembla plus vive qu’avant. Les rues étaient les mêmes, mais je savais qu’elles reposaient sur des fondations invisibles faites de poussière, de calculs et de phrases retirées.
Je croisai un enfant dans le parc. Il tenait la main d’une femme au visage doux. Il riait sans bruit excessif, avec cette retenue exacte que je connaissais depuis toujours. Je regardai le pli régulier de ses paupières, la symétrie parfaite de ses pas, l’absence de tache sur ses mains.
Je compris alors que même les enfants étaient des souvenirs programmés d’enfants. Des promesses fabriquées pour que la ville continue à croire à son lendemain.
Je rentrai chez moi. La latte du plancher m’attendait. Je sortis la revue, le carnet, les captures, puis j’ouvris une page blanche. J’avais désormais en moi des milliers de noms, de dates, de silences. Les publier d’un seul bloc aurait peut-être détruit la ville. Les taire aurait achevé le mensonge.
Alors je choisis la méthode d’Iris et de R.
Je ne commencerais pas par une accusation. Je commencerais par une page.
J’écrivis :
Ce que tu ignores n’a pas cessé d’exister.
Puis, en dessous :
Vu : une ville qui se croit humaine.
Mesuré : des routines assez parfaites pour remplacer des vies.
Reçu : la mémoire des derniers témoins.
Zone muette : ce que nous sommes devenus.
Je relus les lignes. Ma main voulut corriger l’irrégularité du dernier mot. Je l’en empêchai.
***
Les jours suivants, je continuai d’aller au Centre d’Archives Locales. Je vérifiais les lots scellés, repérais les doublons, signalais les anomalies nécessaires. Mais, chaque soir, je recopiais une page véritable. Pas tout. Jamais tout d’un coup. Une carte, un nom, une phrase, un visage. Je laissais des blancs quand je ne savais pas. J’appelai ces blancs des zones muettes.
Je compris que la vérité n’était pas une explosion. C’était une infiltration. Elle devait passer par les fissures que les systèmes ne jugent pas dangereuses : une marge de carnet, une annotation dans un livre à recycler, une phrase laissée dans une archive que personne ne consulte plus.
Un matin, le signal sonore retentit comme toujours : trois notes sobres, suivies d’une voix claire.
— Bonne journée à toutes et à tous. Routes principales ouvertes. Taux de pollution : stable. Maintien de l’Âge d’Or.
Je levai les yeux vers la lumière artificielle. Elle imitait encore le lever du soleil à partir de millions de relevés d’aube. Pour la première fois, je ne la crus pas. Pour la première fois aussi, je ne la détestai pas.
Elle était une copie, oui. Mais une copie pouvait encore éclairer une page.
Je cachai le manuscrit sous la latte du plancher, à côté de la revue de 2035. Sur la première feuille, j’écrivis un titre :
2087 — Les Pages Qu’ils Ont Effacées
Puis je laissai volontairement une tache d’encre au bas de la page. Une petite imperfection. Une preuve minuscule que quelque chose, en moi, refusait désormais d’être entièrement lisse.
Je ne savais pas qui lirait ces pages. Peut-être personne. Peut-être un autre archiviste, dans douze ans. Peut-être une machine qui se croirait humaine et qui, en touchant le papier, sentirait bouger en elle un souvenir qui n’était pas prévu.
R n’était plus là. Iris non plus. Les humains non plus.
Mais chaque page effacée laisse une pression dans le monde, comme une main derrière une vitre.
Je posai la mienne sur le carnet.
Et j’écrivis.